Symbiose

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  • 31 mars 2025

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393 AC

Alors que les portes s'ouvrent, une chaleur bienvenue l'accueille, presque étouffante après le froid cinglant du dehors. Elle enlève son lourd manteau incrusté de glace, ouvre un portail — juste une fenêtre — afin de le lancer à travers, avec son chapeau, jusque dans sa chambrée. Puis elle referme l'ouverture et époussette la neige — déjà en train de fondre — qui tapisse encore le reste de ses vêtements.

Quelques tentacules de Taru émergent de son veston, mais il reste blotti contre son sein, bien au chaud. Après quelques jours dans le froid, tout ce à quoi il aspire, c'est à un peu de chaleur, et c'est bien normal.

À l'intérieur de la serre, de hauts arbres se déploient jusqu'au plafond de verre. Au-delà, le vent souffle, charriant en son sein des flocons de neige. Sans les températures presque tropicales du jardin d'hiver, les panneaux de verre seraient recouverts de givre, mais à la place, de longues traînées d'eau perlent sur les parois translucides, juste visibles à travers la buée tenace. Comme s'ils étaient dans une boule à neige, sauf que la neige était à l'extérieur...

Mais Akesha ne consacre que peu de temps au dehors ; elle y retournera bien assez tôt. Au lieu de cela, elle admire les troncs noueux des arbres : baobabs, figuiers, magnolias, ginkgos et margousiers... Tandis qu'elle déambule dans les allées de la pépinière, elle observe les mares où nagent des poissons multicolores, ainsi que des salamandres, des dendrobates, des tortues... Elle s'émerveille des oiseaux bariolés qui volettent de branchage en branchage, ou nichent dans la canopée.

Elle salue une druidesse Muna qu'elle croise sur un ponton, fait un clin d'œil à un jaguar qui lézarde sur une haute branche, oscillant sa queue de gauche à droite. Elle lève les yeux, pour voir un capucin sauter au-dessus d'elle, poursuivi par deux aras un brin courroucés. Un peu plus loin, une Fille d'Yggdrasil se meut entre les troncs de ses congénères statiques, transportant dans son feuillage un tamarin et un iguane qui lui quémandent quelques présents fruités.

Réchauffé, Taru s'étire enfin et glisse hors de son petit refuge. Il vient flotter à côté d'elle, battant des appendices, s'intéressant à la plante que la mage Yzmir fait léviter non loin d'elle. C'est une fleur blanche, délicate, à la tige recouverte d'un fin duvet. Ses pétales sont presque transparents, soulignés d'un liseré bleuté, tandis que son pistil est d'une teinte discrètement dorée. Elle l'a cueillie durant son expédition, prenant bien soin de ne pas l'abîmer, en la plaçant dans un recoin de son sac à malices.

"Ce n'est pas pour toi, Taru", dit-elle à sa Chimère.

Elle regarde l'atelier d'Aja, où pendent de nombreux bouquets d'herbes et de fleurs séchées. L'Eidolon ne semble pas présent en cet instant, cependant. Dommage, personne d'autre n'en sait autant qu'elle sur les plantes, qu'importe leur origine. Qui aller voir, en son absence ? Cernunnos ? Karya ?

À une intersection, elle hésite. La serre peut devenir une sorte de labyrinthe végétal, quand on ne prête pas attention à où on va. Heureusement, elle a passé suffisamment de temps ici pour ne pas se tromper. À gauche, il y a la section dédiée aux écosystèmes tempérés, et à droite, à la faune et à la flore arctiques. Et sa plante sera bien plus à l'aise avec quelques degrés de moins, elle en est certaine.

Longeant une verrière embuée, elle se dirige vers la petite annexe où sont entreposées les plantes boréales. Usant d'un peu de Mana, elle appelle à elle une pèlerine, qu'elle ceint autour de ses épaules. Elle enfile de nouveaux gants, secs et rembourrés de fourrure.

Taru ne semble pas enchanté par la perspective de devoir de nouveau affronter le froid, et se faufile dans sa manche. Elle sent ses ventouses se cramponner à son avant-bras, et remonter vers son petit abri de fortune.

C'est juste un passage express, petit pot de colle.

Taru se contente de bougonner dans son esprit.

Kesh écarte les rideaux caoutchouteux qui séparent les deux biomes, les laissant lourdement retomber derrière elle. Après avoir passé le deuxième sas, elle ne peut s'empêcher de frissonner. Des volutes de vapeur jaillissent en même temps que son souffle, et Taru se pelotonne contre elle, se ratatinant autant qu'il peut, alors que les températures chutent de plusieurs dizaines de degrés. Brrr. Mille fois brrr.

Ce n'est pas la même épreuve pour tout le monde. Un peu plus loin, Jack Frost est en train de faire une bataille de boules de neige contre le Yéti — salves de projectiles d'un côté contre boulets surdimensionnés de l'autre. Elle esquisse un sourire quand elle voit un obus de la taille d'un planisphère frapper l'enfant de plein fouet avant de l'ensevelir presque complètement.

Ici, les dragonniers et les palmiers ont cédé la place à des pins, des sorbiers, des mélèzes, des peupliers. La voûte de la serre a même été ouverte, laissant chuter quelques flocons. C'est vrai, au sein du Storhvit, pas besoin de recourir aux climatiseurs kéloniques, alors autant en profiter.

Hormis un harfang, qui passe en silence non loin d'elle, il ne semble pas y avoir âme qui vive. Elle sait bien entendu que ce n'est qu'une illusion. Lapins, renards et autres pingouins déambulent sûrement, camouflés au sein de la blancheur immaculée.

Contre sa poitrine, Taru se contracte.

Oui, oui, on fait vite.

Suivant l'allée dallée, Akesha s'enfonce dans le paysage enneigé. Elle traverse un ruisseau, où l'eau coule encore entre discrètes stalactites et parcelles de glace, suit le chemin jusqu'à une petite clairière encerclée d'épicéas. Au milieu de la trouée, une chaumière exhale de sa cheminée une dense fumée blanche et réconfortante.

Elle toque à la porte, puis attend sagement qu'on lui réponde. Elle discerne une petite voix venant de l'intérieur, et entre en prenant soin de frapper ses bottes sur le sol pour en chasser la neige accumulée.

"J'ai une petite livraison", dit-elle timidement.

"Tu peux laisser ça sur la table", dit une voix de femme au phrasé agréable et chaleureux.

Après avoir épousseté sa capeline, Kesh pose le pot sur la table, comme demandé.

"C'est un nouveau spécimen, je crois. Je l'ai déjà étiqueté.

— Parfait, répond simplement la naturaliste Muna.

— Ça te dérange si je profite un peu du feu ?

— Pas le moins du monde, réplique nonchalamment la botaniste. Il y a de l'eau chaude dans la bouilloire, et des herbes sur la table. N'hésite pas à te faire un thé. Bref, fais comme chez toi. Il y a même des biscuits à la cannelle si tu veux."

Des biscuits ? Ce n'est pas de refus. Kesh se réchauffe le postérieur en se positionnant dos à l'âtre, croquant dans un sablé. Le feu crépite dans la cheminée, diffusant une chaleur opportune, ainsi qu'une agréable senteur. Elle sent ses doigts engourdis revivre, si bien qu'elle se permet de retirer ses gants. Elle récupère une tasse, qu'elle pose sur la table en bois ; verse de l'eau chaude dans la théière en même temps qu'une pincée de feuilles et de fleurs émiettées, s'en sert une rasade.

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Tandis qu'elle souffle sur le breuvage, un parfum frais et fleuri emplit ses narines. Taru aussi semble se détendre tout contre elle. Sur les fenêtres, le givre trace ses élégants motifs de dentelle, et au cœur du silence hivernal, les braises qui claquent résonnent plus que d'habitude.

Akesha sirote son thé, encore trop brûlant. Ce faisant, elle observe la laborantine Muna. Ce n'est pas une botaniste, contrairement à ce qu'elle pensait initialement. Devant elle, sur l'établi, des branches sont dressées, soigneusement disposées au-dessus du plan de travail. Elle remarque, suspendues aux ramures, des formes allongées, légèrement arrondies et annelées qui pendent du réseau de branchages. Elles brillent d'un éclat bleuté, même si leur lueur naturelle semble un peu atténuée par l'atmosphère rougeoyante de la cabane.

La mage approche, aussi curieuse qu'intimidée.

"Sur quoi est-ce que tu travailles ? finit-elle par demander.

— Hmm ? Ah, j'assiste un mage appelé Moyo. Il est charge des recherches exobiologiques. On étudie une espèce endémique de la région. Ce sont des nymphes."

En effet, ce sont des dizaines de chrysalides qui sont ainsi arrimées, comme autant de grelots sur une tige de roseau lors du Ryukkôsai.

"Des papillons ?

— Des phalènes, oui."

Zoologiste, donc, se dit-elle en son for intérieur.

Après avoir posé son crayon, la Muna se retourne et pose sur elle un regard améthyste des plus envoûtants. Ses yeux sont d'un mauve irréel qui contraste avec sa peau claire, et ses cheveux si platine qu'ils semblent blancs.

"Tu tombes bien, regarde."

La naturaliste lui désigne une cloche en verre, dans laquelle luit un cocon isolé. Kesh étrécit les yeux et fixe la nymphe, intriguée.

"Elle est en train d'éclore, s'émerveille-t-elle soudain.

— Oui, et ce faisant, la phalène va commencer à diffuser du Mana autour d'elle, de façon continue."

Elle ôte les lunettes qu'elle avait jusque-là sur le bout de son nez.

"Jusqu'à ce que sa courte durée de vie touche à son terme..."

La chrysalide s'ouvre petit à petit, tandis que la phalène entreprend de s'en extraire. En effet, à travers ses Iris, Akesha peut voir la petite créature pulser de Mana. L'énergie émane de la fente et se diffuse dans l'air. Elle se greffe alors sur la brindille sur laquelle le cocon était attaché, la faisant se parer de bourgeons en train d'éclore.

"Contrairement aux autres papillons, elle sort par le côté.

— Je vois ça. Et le résidu qui se trouve au fond ? questionne-t-elle enfin.

— Ce sont les sucs qui proviennent de son autodigestion."

La Muna sourit en voyant la moue quelque peu écœurée de l'Initiée.

"C'est par ce biais que la chenille devient une mite."

La phalène étend ses ailes diaphanes. Akesha l'observe avec plus d'attention.

"Mais... elle n'est pas incarnée ?"

La Muna secoue la tête.

"C'est ce qui est fascinant avec cette espèce. C'est une créature de pure idée. Et plus le temps passe, plus le Mana qui la fait en partie exister se délite.

— Donc il n'y en a pas assez pour la rendre totalement tangible.

— C'est ça, oui. Son cycle est découpé en trois phases distinctes : larve en premier lieu, puis nymphe — elle pointe du doigt la chrysalide — puis phalène de Mana. Et le plus spectaculaire reste quand deux individus se rencontrent."

Akesha la regarde attentivement, fascinée.

"Alors, reprend la Muna, une explosion les annihile mutuellement. Mais cette collision essaime des myriades de petits flocons, que l'on ne peut réellement observer qu'au microscope.

— Comme du pollen ?

— Sauf que ce sont des larves. Elles se déposent alors sur la neige, et y survivent malgré le froid. Bien plus que ça, au final. Le blanc de la neige les aide à se camoufler.

— C'est comme ça qu'elles se reproduisent ?"

La naturaliste hoche la tête.

"D'ailleurs, c'est ce que je suis en train d'étudier. Si ces spores évoluent en individus distincts, ou en tous points similaires. Ah, et je m'appelle Saskia, au fait.

— Akesha, enchantée.

— Je sais qui tu es : la mage qui s'intéresse au temps. Rares sont les Exalts qui viennent me voir ici. Tu dois même être la première..."

Kesh continue d'observer l'établi de la chercheuse Muna. Quelques cahiers épars, où sont griffonnés des notes, croquis et relevés ; des spécimens d'insectes dans des jarres, dont l'odeur n'est pas très ragoûtante. L'Initiée prend une gorgée de son thé.

"Et tu te spécialises dans les insectes ?"

Saskia secoue la tête.

"Pas seulement. Tout ce qui concerne l'interaction entre les espèces, que ce soit la symbiose — la collaboration entre deux organismes — ou même le parasitisme.

— Comme les vers ?

— Entre autres, mais aussi les orchidées par exemple. Lichen, crustacés, champignons, myxomycètes... et insectes, bien entendu. Tous les êtres vivants existent dans un même maillage, fait de mutualisme, commensalisme, ou au contraire, compétition ou prédation. Je pense même que les phalènes de Mana ont un rôle central vis-à-vis de toutes les espèces présentes dans le Storhvit...

— Je ne m'y connais pas très bien, avoue la jeune mage.

— Il y a pourtant quelque chose de symbiotique dans la nature de la relation entre un Altérateur et son Alter Ego, remarque la Muna."

Akesha pose la main sur sa poitrine, où sommeille Taru.

"Après, nous avons tous notre aire d'expertise, poursuit-elle. Je suis sûre que tu aurais beaucoup à m'apprendre sur la nature du temps..."

Kesh secoue la tête.

"Je ne suis pas encore une experte non plus. Je me pose des questions, dont quelques-unes sont bien trop existentielles. Par exemple, si une personne avait la possibilité d'exister autant dans le passé, le présent que le futur, est-ce qu'elle serait encore en mesure d'avoir une perception déterministe des événements ? Si tout coexistait, pourrait-elle même avoir la notion de ce qu'est une histoire ?"

Saskia se gratte la tête.

"Je crois que tu m'as déjà perdue."

Akesha prend soudain un air horrifié.

"Pardon, j'ai tendance à me laisser emporter, parfois, ajoute-t-elle, toute penaude.

— T'inquiète. C'est plaisant de voir les gens s'enthousiasmer pour ce qu'ils aiment."

Kesh sourit alors, s'empourprant légèrement. Sous sa cloche, la phalène se met à voleter, heurtant sans cesse la paroi de verre.

"C'est normal qu'elle reste enfermée de la sorte ? Normalement, elle devrait pouvoir traverser, non ?"

Saskia observe à son tour le papillon emprisonné.

"Certaines prisons ne sont pas palpables. La majorité ne le sont pas, d'ailleurs. Tu ne penses pas ?"

Akesha se contente d'acquiescer.