
Racines Flétries

Récits
2 avril 2025
Temps de lecture
393 AC
Chiffonnée, Rin se demande d'où vient ce bruit régulier et entêtant, avant de réaliser que ce sont ses propres dents qui claquent à cause du froid. Orchid la précède de quelques mètres, sondant la neige en enfonçant ses pattes ravisseuses dans le sol. D'habitude si colorée, la robe de la mante religieuse géante a perdu de sa vibrance, ses douces teintes rosées cédant la place à un blanc dur et froid, presque translucide.
S'emmitouflant dans son épais manteau, la jeune Muna marche balin-balan dans les traces de sa Chimère. Chaque pas est une épreuve en soi, et elle titube, exténuée et groggy. Bien sûr, elle sait pertinemment qu'elle pourrait faire appel à l'Altération pour se réchauffer un tant soit peu, mais même cette perspective la fatigue d'avance. Cependant, elle se doit de continuer, vers ce sommet qui jamais ne semble se rapprocher.
Si le territoire belasenka est désormais loin derrière, la situation ne s'est pas améliorée pour autant. C'est comme si avec l'altitude, la rigueur du froid s'était renforcée ; comme si malgré l'air qui se raréfiait, les vents se faisaient plus cinglants, plus hargneux.
Peut-être était-ce dû à la colère de Kuraokami, le dragon qu'ils s'étaient mis en tête de libérer, et vers lequel ils cheminaient depuis plusieurs semaines maintenant ? Ou peut-être était-ce seulement dû aux caprices du mauvais temps ?
Rin grelotte. Il lui reste quelques gouttelettes de Mana, bien entendu. De quoi l'aider si elle se retrouvait dos au mur. Mais ne l'était-elle pas déjà ? Lors de sa dernière expédition, elle avait utilisé le Mana que lui avait ramené Kiddo pour faire pousser un bosquet, dans l'unique but de s'abriter du vent. Mais cela l'avait vidée de ses dernières forces.
Elle touche au fond de sa poche la flasque contenant ses dernières gouttes de Mana, comme pour se rassurer, ou pour se donner un peu de contenance. Grâce à elles, il lui restait encore quelques cordes à son arc...
Pas après pas, elle avance, mais ce faisant, une indicible crainte serpente peu à peu jusqu'à la surface de son esprit. Et s'il était déjà trop tard, et qu'elle se mentait à elle-même ? Non, il ne fallait pas penser de cette manière. Le sommet n'était pas si loin que ça. Mais était-ce normal que le monde tangue aussi rudement ?
Elle avait tellement sommeil depuis quelques heures. Sûrement qu'une sieste lui ferait le plus grand bien... La sécurité de sa tente, la chaleur d'un feu de camp, le doux fumet d'un poisson en train de griller. Non, Ukai, même pas en rêve. C'était son poisson à elle. Elle l'avait écaillé, vidé de ses entrailles sous l'œil attentif de son père. Pourquoi riait-il, au juste ? Sûrement parce qu'il se moquait tout le temps d'elle.
Rin cligne des yeux, et secoue la tête. Il ne fallait pas céder aux rêveries, ni à l'illusion d'un havre de chaleur. Il fallait traverser cette région coûte que coûte, pour espérer trouver là d'où elle venait, et renouer avec ses véritables racines.
Elle tend l'oreille, et il lui semble un moment qu'à travers le vent vociférant, quelqu'un est en train de l'appeler. Est-ce Kuraokami qui fait tonner sa voix ? Non, c'est la voix de son père. C'est Yonago, qui l'exhorte à avancer, à venir le rejoindre sur le ponton pour l'aider à étendre ses filets.
Par ici. Par ici, fillette !
Mais alors qu'elle va pour le rejoindre, elle trébuche sur un cordage et se sent chuter vers les eaux turquoise du lagon. Quelque part, au loin, si loin, elle entend Orchid jacasser en faisant crisser ses mandibules. Un avertissement ? Pour quelle raison, au juste ? Le sol se dérobe sous ses pieds, tandis qu'une vague brumeuse l'enveloppe toute entière. Une obscurité blanche finit par l'étreindre.
Au-dessus d'elle, un pétale oscille, comme une toile tendue. Elle reconnaît l'intérieur d'une tente florale, âprement ballottée par les vents chuintants. Pourtant, elle avait utilisé le dernier de ses haricots magiques...
Elle se redresse sur ses coudes, et remarque qu'une épaisse fourrure la recouvre, au milieu d'autres affaires qui ne sont pas les siennes. Ses vêtements, étonnamment secs, ont été soigneusement pliés et déposés non loin d'elle, et elle s'habille en hâte.
Aïe. Soudain, une légère douleur émane de sa main, là où une aiguille s'est fichée dans le creux entre son index et son pouce. Rin la retire précautionneusement, et se met à suçoter la petite bille rouge qui affleure sur sa peau.
Où est-elle, au juste ?
Une fois vêtue, elle écarte délicatement les pans de la tente, se frayant un chemin entre les pétales resserrés. Un froid mordant l'accueille, ainsi qu'une obscurité manifeste. Mais ce n'est pas la nuit, au-dehors, ni même la fin du jour. Elle se tient sur un terrain rocailleux, parsemé çà et là de plaques de neige durcie. Deux parois vertigineuses et oppressantes s'élancent autour d'elle, effleurant le ciel chargé de nuages et de neige. Elle se trouve sur un défilé qui semble couper la montagne en deux, comme si un rift s'était ouvert et avait entaillé le sommet.
Une bise inhospitalière siffle au sein du canyon, et elle frissonne.
"Très bien, tu es réveillée."
Rin se tourne vers la personne qui vient de parler, et reconnaît avec soulagement Arjun. Iel se tient à côté d'un feu crépitant, à demi caché·e par un cercle de roches. Ellui aussi est vêtu·e d'un lourd manteau, et inspire une longue bouffée de fumée émanant de sa pipe. Son bâton noueux est posé à côté d'ellui, contre leurs paquetages en train de sécher.
Rin approche, irrémédiablement attirée par la source de chaleur.
"Où sommes-nous ? demande-t-elle un peu penaudement.
— À l'abri de la tempête de neige qui sévit au-dehors, se contente-t-iel de répondre. Viens donc te réchauffer auprès du feu. Nous aurons une rude ascension à entreprendre."
En regardant autour d'elle, au-delà des blocs de pierre gigantesques qui pavent la gorge, Rin se rend soudain compte des dimensions des falaises de pierre. Grimper, là-dessus ? Ce sont des murs verglacés, lisses et abrupts. Mais elle est trop lasse pour lae contredire. Elle s'assoit à côté d'ellui, se laissant presque tomber sur la fourrure qui est disposée sur le sol.
"Et Orchid ?
— Ta Chimère ? Elle est allée chasser, je crois. Un lapin, ou une marmotte. Elle a insisté pour aller te chercher quelque chose, pour que tu puisses te remettre."
Rin remonte son col d'hermine autour de son cou.
"Et la tienne ?
— Ça fait quelques jours qu'elle est partie vers le Tumulte. Tout le sommet agit désormais comme une singularité, depuis qu'il s'est abattu sur nous. Heureusement, l'Oasis tient bon. Nous sommes encore à l'abri à cette altitude."
Rin regarde au-dessus de sa tête, vers les flux roses qui palpitent à travers les nuages comme des aurores iridescentes.
"Tout là-haut ?"
Iel acquiesce.
"Spike s'est libéré de sa forme pour chevaucher les courants de Tumulte. Je le sens en train de redescendre, petit pas après petit pas."
Arjun semble fier·ère de son Alter Ego alors qu'iel énonce ces mots. Et il y avait de quoi.
Rin remarque soudain la bouilloire qui chauffe au-dessus des braises. Ce sont à l'évidence des éclats de charbon incandescents qui ont été manifestés grâce à l'Altération. Elle se permet un timide sourire.
"Attends", fait-elle en vérifiant sa gibecière.
Satisfaite, elle saisit ensuite le contenant par la hanse, du bout des doigts pour ne pas se brûler, et le pose à côté d'elle, tandis qu'Arjun hausse un sourcil. Farfouillant dans son sac, elle en sort un linge soigneusement replié, qu'elle ouvre et étale à côté d'eux. À l'intérieur, il y a de nombreuses herbes séchées nouées en bottes : thym et verveine, sauge et camomille, mélisse et menthe.
Elle en saisit quelques-unes et les émiette entre ses doigts. Puis elle ouvre la bouilloire et verse les herbes écrasées dans le pot fumant. Une délicieuse fragrance se propage autour d'elleux, malheureusement rapidement chassée par les vents tourbillonnants.
"Qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-elle enfin à Arjun. Où est-ce que tu m'as trouvée ?"
L'Altérateurice soupire.
"Je t'ai entraperçue, alors que tu avançais péniblement à travers le blizzard. Mais tu te dirigeais droit vers le bord d'un sérac. Je t'ai appelée, du plus fort que j'ai pu...
— Je suis tombée ?
— Heureusement, pas de très haut et droit dans la poudreuse. J'ai dû creuser pour te sortir de là, avec l'aide de ta Chimère. Tu étais frigorifiée, mais tu respirais encore..."
Rin regarde les herbes infuser, et colorer l'eau d'un brun délicat.
"Merci de m'avoir secourue.
— Tu en aurais fait de même, se contente-t-iel de dire. Rends-moi donc la pareille en me versant un peu de ton thé. Une fois que l'on sera réchauffé·e·s, je te montrerai quelque chose d'intéressant."
Rin se met à sourire et saisit la timbale qu'iel lui tend. Le liquide ambré emplit le godet de l'Altérateurice, enveloppé de vapeur.
"Qu'est-ce que c'est ?" s'exclame-t-elle en touchant la forme noueuse et cristalline.
Cette dernière fait bien trois mètres de haut — du moins, pour sa partie émergée — sur peut-être deux de large et six de long. En regardant à l'intérieur, on peut y voir, en transparence, tout un réseau de veinules qui suivent son galbe.
L'Altératrice effleure la surface lisse de la structure, qui semble jaillir de terre et y replonger, affleurant hors de la roche. Il y en a d'autres, tout autour d'elleux ; des renflements denses et opalescents, qui tortillonnent et serpentent entre les gravats. On dirait une rivière faite de glace ou de cristal, comme si elle s'était fossilisée.
En levant les yeux, elle en voit d'autres, qui sortent des parois verticales ou s'y insinuent, comme des chenilles ou des vers qui creusent la chair d'une pomme.
"Ce sont des racines, dit Arjun.
— Des racines ? s'étonne Rin."
Elle approche son visage, et fait des coupes de ses mains pour observer l'intérieur irisé. C'est comme regarder dans une colossale pierre précieuse ; une opale, si courante dans les Hautes-Terres de Nutsuwa, mais plus grosse qu'un lamantin.
"Probablement celles d'un arbre-monde similaire au Fuseau..."
Elle se connecte au Skein par réflexe, en vue de saluer comme il se doit l'entité végétale, mais son émerveillement fait soudain place à une profonde mélancolie.
"Mais..."
Arjun pose une main sur son épaule.
"Oui, il est mort. Depuis bien longtemps, probablement. Son bois s'est même transmué en une matière que je ne parviens pas à identifier..."
Rin sent les larmes lui monter aux yeux, incapable de faire refluer sa tristesse.
"Il n'y a plus rien à faire, Rin, dit-iel pour la consoler. Hormis découvrir ce qui lui est arrivé, pour que la même chose n'arrive pas au sein de la Katkera."
Elle se tourne vers ellui, le regard humide.
"C'est ce que tu comptes faire ?"
Iel hoche la tête.
"Alors comme ça, tu cherches à découvrir de là où tu viens ?"
Rin acquiesce, époussetant ses mains en finissant d'escalader le rocher qui barrait leur route.
"Kiddo dit que c'est très loin. Même plus loin que l'horizon..."
Arjun prend un air pensif tandis qu'elle lae rejoint sur la corniche. Tout semble ici teinté de bleu comme s'iels étaient dans une grotte de glace : la pierre, leur peau, même l'air qu'iels respirent. Derrière eux, la moraine céruléenne s'étend maintenant sur de nombreux kilomètres, parsemée de blocs plus gros qui ont dû chuter des hauteurs. Déjà tant de distance parcourue... Et à leur gauche, une cascade glacée et bleutée se suspend à une falaise craquelée, auréolée de dizaines de stalactites.
Arjun caresse sa barbe, perdu·e dans ses pensées.
"Pour ma part, j'ai la chance d'avoir une grande famille. Nous n'avons pas beaucoup bougé au fil des générations, et nous n'avons jamais cessé de travailler la même terre. Nos racines s'ancrent profondément dans le sol que nous labourons..."
Rin souffle longuement, propulsant un panache de vapeur face à elle.
"Et moi, je suis une graine qui a beaucoup voyagé, dans ce cas..."
Elle s'accroupit et regarde dans un trou, où somnole une eau limpide et claire.
"Mais tu sais, reprend-elle, j'ai eu la chance d'atterrir exactement là où je devais être. J'ai un papa que j'adore et qui m'adore. Au final, je pouvais pas tomber mieux."
Elle se met à repenser à Yonago, à ses excursions au sein de la forêt bleutée...
"Alors pourquoi ne pas t'en contenter ?"
À la vue de la mine un peu embarrassée de la jeune fille, Arjun se permet un sourire rassurant.
"Bien qu'il n'y ait rien de mal à vouloir connaître ses origines.
— Je sais, dit-elle. C'est comme les saumons qui remontent les rivières de ma région. Ils font le pèlerinage à chaque saison, année après année, guidés par leur instinct.
— Je vois, ce serait comme un retour aux sources, pour toi."
Rin lui rend son sourire.
"On peut dire ça, oui !"
Elle se met à détaler, sautillant par-dessus la bédière, comme l'enfant qu'elle est encore. Cela fait plusieurs heures que les deux Exalts suivent le cours d'eau, d'un lac supraglaciaire à un moulin escarpé, en passant par des petits passages où il courait sous la glace.
Arjun prend appui sur son bâton et se remet en marche, se disant qu'il serait bientôt l'heure de chausser de nouveau les crampons.
"Arjun !" crie soudain la jeune Muna.
L'Altérateurice presse un peu le pas, et vient se tenir à côté d'elle. Iel va pour lui parler, mais finit par demeurer coi·te face au spectacle qui l'attend.
En face d'elleux, une silhouette incroyable monte vers le ciel. Un réseau formidable de racines et de branches se déploie, emplissant le ravin d'une clarté fractale et azuréenne. Au milieu de la gorge, un tronc cyclopéen suit la courbure de la paroi, comme si, en poussant, il avait lui-même repoussé les deux falaises pour se faire une place au sein de la montagne. Arjun et Rin restent bouche bée, contemplant la magnificence de ce qui se trouve en face d'elleux.
Des larmes coulent sur les joues de l'Altérateurice, se transformant peu à peu en gemmes glacées dans son épaisse barbe. Un mélange d'amertume et d'enchantement se met à emplir son cœur, alors qu'iel ne peut décrocher son regard de ce qui s'étire en face d'ellui.
Soudain, ce qui ressemblait jusque-là à un dense feuillage s'anime, se met à osciller comme une murmuration aux proportions invraisemblables... Ce sont des nuées, des hordes de phalènes de Mana, qui se mettent à tournoyer, à danser comme des ondes, des effluves, des rivières d'ailes dans les airs...
Autour de cet arbre-monde, dont le cœur a la couleur du saphir.