
L’Effet Papillon

Lore
12 mars 2025
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393 AC
Le rugissement d'un cor transperce la nuit. Tocsin. Je le reconnaîtrai entre mille.
J'émerge de l'habitacle du transport, mes sens aux aguets. J'attache mon ceinturon autour de mes hanches et vérifie mon épée. Puis, je saisis mon large bouclier que j'ai déposé sur le pas du sas d'accès pour le fixer sur mon bras. Quelque part, un soldat fait tinter les cloches, tandis que recrues et troupiers se mettent en branle. Malgré la cohue générale, je focalise mon esprit, et lui permets d'atteindre le point de Coalescence. Je sens le Gestalt s'entrouvrir et m'aspirer. Mes troupiers en font de même. Je sens leurs esprits apparaître un à un, comme des étincelles au sein du mien, parmi les myriades d'autres qui m'entourent.
Je grimpe sur le tank, me cramponnant au canon pour scruter le blizzard. Déjà, les premières directives et les premiers rapports déferlent de toutes parts. Je les écoute, essayant de faire le tri, de digérer toutes ces informations pour mettre en place la meilleure tactique.
Assaut. Secteur nord du convoi. Une quarantaine d'ennemis. Belisenki.
Le mot tonne dans mon esprit comme dans celui de tous les soldats de l'Ordis. Et je sens la crainte s'insinuer dans le maillage de nos psychés entrelacées. Je ne la laisse pas s'installer au sein de mes troupes pour autant, marquant le coup et réclamant leur totale concentration, leur entière attention.
Cadran nord-ouest. Formation Hyperbole.
Je serre les dents et commence à donner mes consignes.
Gathongo, Paio, Zumac ; Binar, Serhing, Foma : mur de boucliers. Anosha, Rhyakin, Eigil et Cagdas : soutien arrière. Assefa, Makosoi, Seocan ; Viri, Garon, Uzda : mode interception. Les autres, couvrez l'avancée du blindé Axiom et des mortiers !
Tous s'exécutent sans rechigner, trouvant le confort dans les brèves instructions que je leur donne. Nous avons répété ces manœuvres mille fois, que ce soit au sein du Kurung ou ici, dans les étendues glacées. De mes mains, je trace dans l'air, en même temps que je communique mes ordres, les symboles éphémères du Heka, que le corps de transmissions de l'Axiom traduit et fait parvenir à ses propres contingents. J'entends le grésillement des radios, le bourdonnement des appareils, le carillon des écrans sonars...
Des grenadiers passent à côté de moi, portant sur leurs épaules leur bombarde mobile. Les chenilles du véhicule blindé crissent sur la neige tandis que le char d'assaut sur lequel je me trouve pivote sur lui-même.
Mais à travers le vent tourbillonnant et le vacarme de nos préparatifs, les cris stridents des Belisenki déchirent déjà l'obscurité. Leurs nuées jacassent et piaillent, tandis que leurs mandibules cliquettent frénétiquement.
Secteur ouest, nouveau contact.
Bon sang, combien sont-ils ? J'avais discuté avec un plénipotentiaire Muna, qui souhaitait proscrire l'usage des armes pour qu'une solution pacifique soit trouvée. Ses arguments avaient du sens, mais après avoir vu de l'intérieur l'une de leurs offensives, j'avais compris qu'une telle chose était impossible. Il était vain de négocier avec cette espèce. Nous étions des intrus sur leur territoire, et le seul argument que nous pouvions leur opposer était celui de la violence.
"Terrain instable. Cessez le feu. Je répète, cessez le feu ! Artificiers, repli !"
Les voix grésillent sur les postes radio, entrecoupées de larsen et de bruits parasites. Le char s'immobilise, et je peste intérieurement. Si nous ne pouvons compter sur la couverture de l'artillerie Axiom, l'affrontement n'en sera que plus dur. Mais nous n'avons pas le choix, la sécurité du convoi est la seule chose qui compte, et causer une avalanche pourrait être mille fois plus problématique.
Conformément à mes indications, le premier groupe se déploie, talonné par les archers. Je communique un vecteur d'engagement à mes tireurs embusqués en me laissant choir du blindé immobilisé. Tandis que je lève mon bouclier pour me protéger de la neige mordante, mon autre main trace les symboles du Heka sans discontinuer, tout en veillant à ce que notre formation ne se disloque pas. Glyphes de protection, d'endurance, de simple chaleur... Je les enchaîne et les projette sur mon entourage direct, puis propage mon commandement à travers le Gestalt.
Notre priorité est de protéger le convoi.
"Gul !"
Je me retourne, immédiatement courroucée en entendant sa voix. Kojo est en train d'avancer dans ma direction, l'air paniqué, effectuant maladroitement de grandes enjambées pour évoluer dans la dense poudreuse. Heureusement pour lui, Booda est à ses côtés, faisant fondre la neige à chacun de ses pas.
Je hurle à son encontre.
"Retourne t'abriter ! Tu n'as rien à faire ici !"
Il me toise et fronce les sourcils.
"Pendant que tout le monde est sur le pied de guerre ? me rétorque-t-il. Tu me prends pour qui ?"
Depuis qu'il a soi-disant vaincu le Kraken, il est de plus en plus casse-cou. C'est une tendance qui a intérêt à passer très vite, pour son propre bien.
"Tu n'as rien d'un guerrier !
— J'ai demandé à Atsadi de me former. De toute façon, je sais me défendre !"
J'intime à mes troupes de poursuivre, et le saisis par le col.
"Tu n'es pas prêt ! Tu as eu de la chance, la dernière fois ! Ne tente pas le sort !
— La chance, ça se provoque, me répond-il sans sourciller.
— Ça suffit ! Tu n'es qu'un simple messager. Ce n'est pas parce que tu as réussi un exploit que tu dois prendre la grosse tête. Garde les pieds sur terre, tu m'entends ?"
Il serre les dents et soutient mon regard.
"Tu as toujours cru que j'étais un bon à rien, et ça te met en rogne que ce soit moi qui aie récolté les honneurs. On est un Exalt, que tu le veuilles ou non."
Comment ose-t-il ?
Booda est en train de grogner. Il feule, et je m'aperçois que je tiens toujours mon frère par le devant de son vêtement. Je desserre ma poigne, et le relâche à contrecœur. Je ne peux pas me permettre de faire une fixation sur lui. Mes propres soldats comptent sur moi.
"Tu n'as pas intérêt à mourir. J'ai promis à papa et maman de veiller sur toi.
— Je suis plus un gamin, sœurette, et je vais te le prouver."
Il s'élance dans la mêlée.
"Sœurette... Imbécile prétentieux."
Tocs.
Je m'en occupe, Gul, l'entends-je me répondre intérieurement.
J'ai suffisamment perdu de temps. Quand j'arrive auprès de mon escadron, je vois qu'ils se sont déployés pour permettre au convoi de cheminer en direction du camp de base sous couvert de leur protection. Déjà, dans l'air, flottent des idées parasites, venues du tempétueux lointain. L'intensité des vents du Tumulte a drastiquement augmenté ces dernières heures. Bientôt, ils viendront se fracasser contre les idées constitutives de l'Oasis... et avec un peu de chance, cette dernière sera suffisamment forte pour nous protéger de leurs ravages.
Quelques instants plus tard, j'entends à travers le blizzard mon Alter Ego atterrir sur la ligne de front, non loin de la position vers laquelle Kojo s'est dirigé.
Au-dessus de nous, les nuées de Belisenki vrombissent et crissent, leurs formes fugitives se confondant presque avec les nappes nuageuses. Elles foncent en piqué vers nous. Foma et Zumac lèvent prestement leurs boucliers, sur lesquels raclent des griffes chitineuses. Eigil et Anosha décochent des flèches en arrière après leur passage, même s'il est impossible de savoir s'ils ont fait mouche ou manqué leur cible.
Resserrez les rangs !
Je dois insister au sein du Gestalt pour me faire entendre, mais petit à petit, mon escadron se structure. Au loin, là où la mêlée est la plus compacte, la plus désorganisée, j'entends les cris et les geignements des blessés.
Recrues à terre ! Demande d'évacuation !
À ce rythme-là, nous n'allons pas tenir longtemps.
Gul, nous amorçons une retraite. Couvrez-nous !
Je signifie ma compréhension de la situation à Tocsin.
Viridia, Uzda, à vous de jouer.
Le mur de boucliers s'entrouvre pour les laisser passer. Je les regarde disparaître en direction de la ligne de front, allumant des torches pour indiquer aux troupes un vecteur de sortie. Tir de couverture. Les flèches sifflent, lancées vers les cieux pour protéger les deux troupières de tout danger venu du haut. Après une courte attente, je vois mes deux éclaireuses revenir avec les premiers blessés.
Réfugiez-vous près du blindé.
Les soldats ne se font pas prier, laissant derrière eux des gouttelettes pourpres sur la neige autrement immaculée. De là où je suis, je peux voir la silhouette de ma Chimère frapper l'air, faisant de grands moulinets de ses bras pour maintenir les Belisenki à distance. À ses côtés, ternie par la brume épaisse qui enveloppe tout comme un linceul, la lueur incandescente de Booda zigzague dans la tourmente glacée. Trois nouvelles silhouettes approchent, sous couvert de l'escorte que je leur ai envoyée...
Capitaine !
Je me retourne, et réussis à parer l'attaque d'un Belasenka. Ses ailes vibrent autour de lui, déployées au-dessus de ses antennes pour former un visage menaçant ; des yeux d'entrelacs sombres qui me fixent. Sa tête inexpressive me scrute, alors que je sens l'air frémir. C'est comme si l'idée du froid se cristallisait autour de la créature, comme si...
Je me prépare à l'impact. Elle s'apprête à faire appel à de l'Altération mineure. Du sol jaillissent soudain des épines de glace. J'oppose in extremis mon bouclier, et les aiguillons se fracassent contre lui, assez fort pour gondoler sa surface.
Puis, je fais moi-même appel à l'Altération. Les symboles du Heka dansent devant moi, tandis que la neige devient marbre. Colonnes et blocs émergent du sol, et viennent se tordre, s'arc-bouter en s'enroulant autour de mon ennemi.
De ma lame, je taillade les piquants de givre pour m'approcher, convoquant un nouvel idéogramme : celui de la stridence. Immédiatement, je vois les antennes du Belasenka frissonner, puis se recroqueviller. J'amplifie le son, et le rends plus aigu encore. Tout autour, les créatures se mettent à geindre, à voler sans cohérence aucune. J'ai peut-être gagné une accalmie de quelques instants.
Soudain, une surface scintillante et ondoyante se matérialise devant moi, d'où émerge la jeune mage du nom d'Akesha. Elle regarde autour d'elle, essayant de faire sens de ce qui l'entoure. Puis, partout autour, d'autres portails apparaissent, d'où jaillissent de nouveaux Initiés, ainsi que des Eidolons.
Des renforts ? Non, ils ne sont pas équipés pour le combat. Peut-être sont-ils là pour nous extraire d'ici ? L'état-major avait-il décidé d'abandonner tout le matériel lourd au Tumulte naissant ?
D'un simple geste, la jeune mage étale au sol une couverture. Elle se déroule, exposant son contenu : de petites formes incurvées et translucides.
"Prenez-en chacune une ! Vite !" lance-t-elle à notre encontre.
Je n'ai pas le temps de me questionner. Je saisis l'un des objets, que je pense être une fiole translucide. Mais je remarque que c'est un cocon vide, fait de glace ou de cristal. Une chrysalide éventrée où subsiste encore un liquide bleuté.
J'étrécis les yeux et interromps mon geste une fraction de seconde.
"Gulrang, fais-moi confiance !"
Un simple regard vers elle me suffit. Je gobe la chrysalide et croque dans la glace chitineuse. Immédiatement, je sens un riche suc éclater dans ma bouche, saturant mes papilles. Le liquide, aussi amer qu'herbeux, tapisse mon gosier alors que j'avale avec répugnance.
Faites ce qu'elle dit.
Chaque membre de mon escadron attrape une nymphe creuse, et entreprend de faire de même.
"Qu'est-ce que c'est censé faire ?"
Akesha me sourit, puis se tourne vers les Belisenki.
"Faire en sorte que nous ne soyons plus des intrus", répond-elle de manière énigmatique.
Je scrute les alentours, sur mes gardes pour la protéger d'un éventuel assaut.
"Écoute", se contente-t-elle de me dire.
Alors je tends l'oreille. Le hurlement du vent. Quelques fracas d'armes. Mais je peux déjà entendre que quelque chose a changé. Les vociférations des créatures se sont peu à peu tues, tout comme la clameur de la bataille. Le froid mordant se fait plus clément.
En face de moi, le Belasenka que j'ai capturé se libère de sa gangue de marbre. Mais son comportement n'a plus rien à voir avec l'agressivité qu'il manifestait il y a seulement quelques minutes de ça. Il se déplace sur la neige, ses ailes frottant sur la poudreuse. Comme s'il ne nous voyait plus. Non... comme si nous n'avions plus d'importance à ses yeux.
Il s'envole soudain, disparaissant dans les volutes de neige soulevées par les vents.
"Qu'est-ce qui s'est passé ?"
La mage se tourne vers moi, tout sourire.
"C'est une longue histoire."