
Un Murmure dans le Vent

Récits
26 février 2025
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393 AC
L'eau a une texture soyeuse, comme si on avait versé du lait dans la source chaude. Je m'en badigeonne les bras et les épaules, histoire d'avoir la peau douce, tandis qu'à ma gauche, Nevenka expire bruyamment. Elle a les bras sur la berge, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux défaits forment un nimbe mauve, flottant à la surface de l'eau blanc-turquoise. Son expression est paradoxalement à la fois celle de la lassitude et du bonheur le plus absolu. Étrange mélange.
Depuis qu'Atsadi a frappé le sol de son épée, l'eau n'a pas arrêté de bouillonner depuis les profondeurs. Il n'en fallait pas plus pour que je détourne quelques ruisseaux et aménage des piscines, afin que tous puissent en profiter. Et ce même si, au final, on m'a témoigné plus de remontrances que de remerciements, en prétextant que c'était une utilisation futile de tout le Mana collecté. Futile ? Arrêtez de dire des bêtises. Un onsen est plus qu'adapté à nos conditions actuelles, quoi qu'en disent les bien-pensants. C'est chaud, agréable, aux antipodes des engelures et des grelottements intempestifs.
Nevenka se remet à soupirer.
"Je comprends pas pourquoi les gens disent que les bains servent à rien", dit-elle tout en gardant les yeux fermés.
"Personne ne dit ça, Nev", remarque la troisième larronne de notre petite excursion.
À ma droite, Fen s'est presque entièrement immergée dans l'eau, ses longs cheveux noirs coiffés en un chignon élaboré. Elle a posé une serviette humide sur sa tête, qu'elle utilise régulièrement pour éponger son front et ses joues rosies par la chaleur.
"J'ai déjà entendu des gens le dire, c'est tout !
— Dans un bar à Arkaster ?"
Nevenka fait la moue.
"Et si c'était le cas, scrogneugneu ? Qui es-tu pour contredire la sagesse populaire ?
— Je te contredis toi, il y a une différence."
Tout à coup, Nevenka se lève brusquement, nous éclaboussant au passage. Là, debout dans le froid et dans le plus simple appareil, elle nous pointe du doigt toutes les deux en nous invectivant presque.
"Je sais ce que je sais !
— Oui oui", soupire Fen en levant les yeux au ciel.
Nevenka est en train de fulminer, au point de me forcer à intervenir.
"Ce que veut dire notre cantatrice préférée, c'est que la sagesse est une denrée surcotée. Je ne suis pas sûre que tu veuilles être sage, ma chérie."
L'Altératrice réfléchit quelques instants, avant de grommeler son assentiment.
"Ça sert à rien d'être sage, de toute façon."
Fen sourit alors.
"Comme les bains, tu veux dire ?
— Ça y est, ras la casquette de tes remarques désobligeantes ! Je prends un bain si je veux, et surtout, je suis sage si je veux ! C'est juste que je veux pas, d'accord ?"
Fen et moi acquiesçons machinalement.
"Nous n'en doutions pas, petit chou en sucre", dis-je presque par réflexe.
"Essaie, pour voir ?" la taquine Fen, qui ne semble pas vouloir laisser les choses s'apaiser.
D'habitude si calme et posée, presque précieuse dans son attitude, Fen est complètement différente en présence de Nevenka. Même après les derniers mois, je ne sais pas si c'est une posture qu'elle adopte pour exister à cause de cette boule de nervosité, ou si au contraire, côtoyer son amie folle à lier lui permet d'être un peu plus elle-même. Quoi qu'il arrive, j'aime ses deux facettes ; princesse d'un côté, et petite peste de l'autre.
En me tournant vers Nevenka, je vois que son esprit turbine à plein régime. Prouver qu'elle peut être une jeune fille modèle, et avoir raison et tort, ou bien tout jeter aux orties en faisant une crise de colère, et prouver qu'elle a tort et raison. Mille expressions glissent sur son visage, de la défiance à l'énervement, en passant par l'abattement ou l'hystérie. C'est presque comique, en réalité. Je me mets à pouffer.
Comme s'il s'agissait d'un signal, je vois Nevenka faire la moue. Elle a choisi la bouderie, cette fois-ci. Elle replonge dans la source, et se met à faire des bulles dans l'eau tout en s'éloignant. Usant de l'Altération, elle crée une petite forme jaune qui se met à flotter. Intriguée, je remarque qu'elle ressemble à un canard grotesque, au bec orange comme une mandarine.
Boudant toujours, elle s’isole à l'opposé de là où nous sommes, et continue de faire apparaître canard sur canard sur canard, comme si elle se répétait en boucle. Est-ce un message ?
À côté de moi, Fen sourit. Même si elle aime la titiller, je sais qu'elle adore Nevenka. Peut-être parce que la paria du Clan Ossonoya n'est pas suffisamment constante pour être rancunière...
"C'est étrange, qu'on soit là, à profiter de sources thermales, tandis que d'autres galèrent dans le froid. Tu n'en ressens pas un peu de culpabilité ?
— Pas une once. Toi, oui ?"
Elle semble réfléchir intensément, faisant des clapotis avec ses doigts.
"Un peu. J'ai trop souvent tendance à culpabiliser. Depuis que je suis toute petite, d'ailleurs.
— De mon expérience, mieux vaut avoir des remords que des regrets. Et là, je ne regrette absolument pas de faire trempette, alors qu'il fait moins vingt dehors."
Elle regarde sa paume et ses doigts fripés, comme en proie à une profonde méditation.
"Tu ne crains pas qu'on nous en veuille ? De ne pas participer à l'effort de guerre ?
— Ha ! Tu t'entends parler, jeune fille ? Nous ne sommes pas là pour faire la guerre. Nous sommes là pour redécouvrir. Et là, ce que nous faisons fait précisément partie du cahier des charges de notre mission : l'effort de redécouverte...
— À d'autres !" plaisante-t-elle en me donnant un léger coup de coude dans les côtes.
"Quel débordement de violence ! Quelle cruauté injustifiée ! prétends-je m'offusquer. Qu'ai-je donc dit pour mériter tel traitement ?"
Elle rit de bon cœur, tandis que Nevenka nous fustige d'un regard assassin, probablement parce qu'elle se sent exclue.
"Donc tu as des regrets ?"
Ce n'est pas vraiment par réelle curiosité que je le lui demande. Cela ressemble plus à un besoin qu'elle a de livrer ce qu'elle a sur le cœur. Elle grimace et soupire.
"Je regrette de ne pas avoir plus manifesté ma désapprobation, quand le Clan a été banni. De ne pas avoir su trouver les mots.
— Je doute que les adultes t'auraient écoutée, quoi qu'il arrive."
Son expression se fait triste.
"Peut-être. Mais je ne désespère pas de trouver un moyen de nous rabibocher...
— Tu as un plan ?"
Elle me fixe alors, à la fois déterminée et un peu honteuse.
"Tu vas penser que c'est bête, mais je me dis que si je trouvais le Chant de l'Un et que je le chantais aux Matriarches, alors tout le monde se rappellerait qu'on ne forme qu'une seule et même famille..."
En la dévisageant, je me rends soudain compte de sa jeunesse et de son innocence.
"Et comment comptes-tu t'y prendre ? Les paroles du Chant de l'Un ont été oubliées, et son air perdu. Et même si tu parvenais à mettre la main dessus, qu'est-ce qui te fait croire que ça va tout arranger ?"
— Je sais, c'est stupide, avoue-t-elle.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit, bichette."
Je la laisse collecter ses pensées, murée dans un intense silence. Enfin, silence... Si on met de côté Nevenka, qui commence manifestement à s'impatienter de devoir être sage.
"Le Chant de l'Un est le symbole de l'union de tous les Lyra. Neuf Clans, mais une grande famille. Si je pouvais réunir les Matriarches, comme Chiara Cacares l'a fait en son temps, alors j'ose espérer qu'elles comprendraient."
Je pince les lèvres.
"La déesse Mnémosyne détient en elle toute la mémoire du monde. Les paroles du Chant, elle les connaît. Et si les Matriarches rechignent, alors j'en appellerai à son Eidolon pour convaincre leurs patronnes, les Muses, de pousser dans mon sens. Mnémosyne est leur mère. Elles se devront d'au moins l'écouter."
Je passe une main dans mes cheveux.
"Je vois que tu as bien réfléchi à ton plan.
— Je sais que c'est irréaliste. Mais comme tu dis, mieux vaut vivre avec des remords que des regrets, non ?
— Haha, touché. Je ne peux pas me contredire moi-même."
Quoi que je puisse dire, sa franchise a quelque chose de touchant. Sa volonté de bien faire aussi. Je l'observe attentivement, attristée de ne pas pouvoir lui révéler la vérité. Je ne peux pas remettre en doute sa sincérité, aussi ingénue soit-elle. Mais quelque chose se tramait bel et bien ici, au sein du Clan Kasirga. La mention de Mnémosyne n'était pas un hasard, et l'exil non plus. Il y avait bien quelqu'un, qui tirait les ficelles dans l'ombre, qui avait mis cette idée dans la tête de cette jeune fille. Était-ce une inception naturelle et organique, ou bien avait-elle été pratiquée à son corps défendant ?
"Je vais y arriver, Auraq. Je vais retrouver le Chant de l'Un. Je me fiche qu'on dise que c'est impossible, ou que ça ne sert à rien. Je vais tout arranger. Je sais que c'est la chose à faire, et le Vent est d'accord avec moi."
Je me contente de sourire. Sa détermination est attendrissante, et communicative.
"Pour parler de tout autre chose, qu'est-ce que tu utilises pour rendre ta peau si douce ?"
Elle cligne des yeux et m'observe, et je la vois un peu s'empourprer. Aurais-je pris une voix trop lascive et doucereuse ? Je ne peux pas m'arrêter en si bon chemin.
"J'ai essayé toutes les crèmes possibles et imaginables, et le résultat est toujours le même. Sans maquillage, voilà le résultat, une peau toujours aussi rugueuse...
— C'est que... eh bien..."
Je me délecte de la voir ainsi confuse et penaude, mais je n'ai pas le temps d'en profiter.
"Aaaaaaah, j'en ai marre !"
De l'autre côté du bassin, Nevenka frappe des bras la surface de l'eau. Une multitude de canards citron flottent au sein de la brume, peut-être une centaine, dans les quelques minutes depuis qu'elle a commencé à les fabriquer.
Fen se met à rire, mais son expression se fige soudain. Je le remarque immédiatement.
"Ça va ?"
Elle ne me répond pas, comme si elle s'était soudainement pétrifiée.
"Fen ?"
J'insiste un peu, allant jusqu'à poser une main sur son épaule. Elle sursaute alors, bafouillant quelques mots.
"Le Vent... J'entends des paroles, charriées par le Vent."
Je sens une légère brise caresser ma peau tandis qu'elle parcourt la lande, mais rien de plus. Je n'entends rien, hormis le glouglou de l'eau, et le bruit du vent dans les herbes bleues.
"Qu'entends-tu ?"
J'observe les coraux évasés qui trônent dans la toundra, grands comme des collines. Quelques oiseaux aux formes étranges dérivent dans le ciel...
"Je n'arrive pas à bien entendre..."
Je me tourne vers Nevenka, qui continue son tapage.
"Nev, silence !"
Elle s'arrête soudain, un peu prise au dépourvu par mon ton. Je sais me faire entendre. Des années de théâtre me permettent aisément de moduler ma voix.
"Si je veux !" se permet-elle tout de même d'ajouter.
Je pose un doigt sur mes lèvres, et elle ne moufte plus.
"Fen ?
— Il est enfermé. Il veut être libéré. Sa voix dérive sur le Vent, à travers la vallée. Il gronde. Il rugit. Il frappe contre sa cage.
— Une menace ?"
Je me redresse, tandis que l'eau glisse sur mon torse et le long de mes jambes.
"Il est foudre, pluie et glace. Il est le froid de l'hiver..."
Je scrute les environs, à la recherche d'un danger. Comme tous les autres, j'ai entendu parler des attaques qui avaient ciblé les Corps expéditionnaires. Fen se tourne soudain dans ma direction, les yeux écarquillés.
"C'est un Oneiros, dit-elle. Et il a besoin de notre aide !"